Aller à l’école avec joie

« Quand tu te réveille le matin es tu heureux d’aller à l’école ? » c’est la première question d’un formulaire que je distribue aux élèves et aux enseignants, lorsque je fais un sondage sur le bien-être dans leur école. Pour ne citer que les résultats sur les étudiants, une très grande majorité de « oui » apparaît dans les écoles (tous niveaux confondus) qui utilisent une pédagogie ouverte, interactive, coopérative et où l’on privilégie l’épanouissement de la créativité des élèves.

Si la plupart de ces établissements est privée, il y a pour autant en France des écoles publiques, notamment maternelles et primaires, qui se fondent sur une telle vision pédagogique.
Tandis qu’au collège et au lycée ça se gâche sérieusement… Les réponses au questionnaire le démontrent : les « oui » se font rares, remplacés par une pluie de « moyennement, rarement, pas du tout ».

Or, si l’on considère les 12 millions d’élèves en France, chaque matin l’équivalent des habitants de l’agglomération urbaine de Bangkok se lève pour aller à l’école. Mis à part les millions de parents (dont la catégorie se croise forcement avec les enseignants), le réveil sonne aussi pour les 850.000 profs et maîtres d’école, nombre correspondant à la population de Marseille, qui vont leur dispenser des cours de la maternelle au lycée. Essayons maintenant de visualiser cette énorme masse d’individus âgés en moyenne entre 3 et 60 ans qui, « rarement ou pas du tout » heureux, voir carrément malheureux, angoissent à la simple pensée de se rendre à l’école.

Les bienheureux existent pourtant, ceux qui répondent « oui, je suis heureux ! » à mon insidieuse demande, et représentent une espèce encore en voie de développement que l’Education Nationale s’obstine à reléguer depuis désormais plus d’un siècle (l’âge de la pédagogie Montessori, par exemple) dans la catégorie des « différents ». Faute de manque de données, car à mon grand regret il n’y pas en France une enquête à grande échelle sur le bien-être à l’école, on ne peux pas les quantifier ; mais il y a des fortes chances qu’ils se situent, à l’instar des créatifs culturels avec lesquels ils partagent beaucoup de valeurs (la coopération, l’empathie, etc.) aux alentours du 17% de la population française.

Revenons maintenant à la majorité, celle pour qui « l’école n’est pas un long fleuve tranquille » et tâchons d’imaginer (ou de nous souvenir) ce qui se passe dans leur esprit au son de ce maudit réveil. Appartenant plutôt à la tradition orale (avec des incursions parfois dans l’écriture, comme le démontrent les « à bas la maitresse » gravés par des générations entières sur le bancs d’école), le genre représenté par les « pensées scolaires au saut du lit» reste immuable et se perpétue pendant les siècles : ça va du « je déteste cette prof » (phrase prononcée à tour de rôle par chacun de mes trois enfants) à « il se prend pour qui ce c… » (tendre pensée pour le jeune collègue fraichement nommé). Sans parler des angoisses provoquées par les reformes pédagogiques recourant, les nouvelles circulaires ministérielles ou, dernières en date, les mesures de suppressions de postes… avouons le, la joie ne caractérise pas la population scolaire !

Alors, quoi faire ? Attendre qu’une nouvelle décision arrive du ministère, du principal, du maître, du haut de la pyramide ? Attendre que ça explose ? Peut être, mais entre temps, je propose de continuer l’exercice d’imagination (on le sait bien, en période de crise les rêveurs et les optimistes ont la côte) et d’inverser cette tendance qui rend cyniques et négatifs même les enfants, les êtres les plus enthousiastes de l’univers. Imaginons donc 13 millions d’individus qui demain matin se rendent à l’école avec joie. Il y a des chances que nous y faisions partie : imaginons nous donc heureux à la simple perspective de passer la journée dans un endroit où nous sommes respectés, reconnus, écoutés. Où nous avons le bonheur d’apprendre. Faisons ce rêve sans attendre: l’école est à nous, nous y passons des milliers d’heures de notre existence et nous méritons qu’elle devienne ce que nous désirons tous, un lieu de paix avec nous mêmes et avec les autres.

Avis aux usagers : attention, la joie est un virus contagieux.

Antonella Verdiani, Déléguée générale du Printemps de l’éducation, docteur en sciences de l’éducation, conférencière, auteure de Ces écoles qui rendent les enfants heureux  Actes Sud, 2012

NB :  6 heures par jour x 5 jours/semaine = 30heures à l’école/semaine x 38 semaines = 1140 heures x 12 ans = 13.680 heures… c’est le temps passé en classe par un étudiant dans nos écoles du Primaire à l’Université.

Pour aller plus loin :

Découvrez « Ces écoles qui rendent nos enfants heureux », paru chez Actes Sud en 2012

L’école à quoi ça sert, entretien avec Antonella Verdiani paru dans Kaizen

Note d’analyse du Centre d’analyse stratégique « Favoriser le bien-être des élèves, condition de la réussite éducative »

 

 

 

 

 

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