Les compétences pour relever les grands défis de demain

Chemins d’enfances a organisé le 9 octobre 2014 les Les Tremplins « Innovons pour l’Enfance ! » en partenariat avec la Banque Degroof, Ashoka et le Printemps de l’éducation sur le thème «Développons chez nos enfants les compétences pour relever les grands défis de demain!»

Une soirée pour découvrir, échanger, partager autour de l’importance des nouvelles compétences nécessaires à nos enfants pour qu’ils deviennent des citoyens responsables, engagés, acteurs de changement et qu’ils soient à même de relever les grands défis de demain !

Table ronde : En quoi le développement de compétences socio-émotionnelles impacte-t-il notre société ?

Les intervenants : Pierre Moorkens finance depuis 1990 l’IME puis en 2007 il crée l’Institut de Neurocognitivisme et, à travers la « Fondation M », met au point un vaste programme dans le monde de l’enseignement pour encadrer le « savoir être à l’école ».
Serge Tisseron est psychiatre, docteur en psychologie et psychanalyste, chercheur associé HDR à l’Université Paris VII Denis Diderot. Il est fréquemment sollicité comme expert par les différents ministères. Patrick Werquin est économiste, expert en éducation et marché du travail. Il enseigne au Cnam (Conservatoire national des arts et métiers, Paris) et est consultant indépendant.

Pierre Moorkens : Ce qui me frappe et qui est en fait le fil rouge de tous ces projets est la foi en l’homme, dans le potentiel des jeunes. Les neurosciences apportent aujourd’hui beaucoup d’éclairage sur ce que peut apporter le développement du cortex préfrontal, cette capacité inouïe que l’humain a à développer cette ouverture d’esprit, cette curiosité à comprendre et qui peut ouvrir des portes face à la complexité du monde. Aujourd’hui en Belgique, ma fondation (Fondation M) et également la Fondation Degroof, sommes impliqués dans la formation « Learn to be » : nous formons 1200 enseignants par an à ces connaissances et cela apporte des résultats exceptionnels dans les écoles.

Serge Tisseron : La foi dans l’humain, certes, mais plus précisément dans les enfants qui sont les futurs citoyens de demain. Il faut les aider à entrer dans un monde où ils prendront moins le risque de pratiquer la marginalisation. Ces 3 projets luttent contre le danger de la marginalisation, valorisent les différences, mettent en avant les avantages des métissages (au sens « des gens différents de soi »). On parle là d’empathie de degré 2 (degré1 = capacité à se mettre à la place de l’autre) qui permet de reconnaitre à l’autre les mêmes droits et mêmes libertés que soi, que malgré sa différence, il puisse prendre la même place que moi dans une activité. C’est découvrir que les autres ont de formidables capacités mêmes s’ils sont différents de moi.

Patrick Werquin : Dans la compétence d’employabilité, ce qu’il manque à beaucoup de jeunes c’est la capacité à travailler en équipe. J’ai beaucoup aimé CDSA 06 car les jeux forment au travail d’équipe, à la collectivité.

Quels sont ces défis sociétaux à venir et quelles compétences vous paraissent les plus utiles (au travers de vos expériences)?

Serge Tisseron : 3 grands défis : le défi économique, le défi humain (avec les grandes migrations) et les défis technologiques. Les compétences : la première serait la réactivité d’action. Dans toutes les cultures, il y a des gens qui sont dans des situations où ils ont besoin d’être aidés et d’autres personnes passent, elles sont dans le dilemme de savoir si elles vont faire quelque chose ou pas. Pour moi l’empathie est inséparable de cette réactivité d’action. La deuxième est le sens du collaboratif qui est assez peu encouragé. La troisième est la capacité de construire des narrations, nous sommes des êtres de parole, nous racontons des histoires et « notre histoire ». Cela était vraiment bien valorisé dans patrimoine en partage. Ce n’est pas pour rien que nous sommes en train de découvrir que les enfants qui vivent avec une famille qui ne parlent par français gagnent beaucoup en parlant leur langue d’origine à la maison et le français à l’école (et en ayant 2 cultures).

Pierre Moorkens : Pour moi le défi capital est de savoir gérer la complexité du monde qui croît exponentiellement. Le 2ème défi : aborder la diversité. Il faut absolument déconstruire les préjugés. 3 ème défi : la connectivité du monde d’aujourd’hui. Le monde est un village. On est connecté directement avec la connaissance, avec ce qui est bon et ce qui l’est moins.
Je crois qu’on devrait se pencher sur 3 berceaux, le premier étant « savoir qui on est, comment on pense, comment se développer », le 2ème berceau « l’autre, l’empathie, apprendre à comprendre l’autre », le 3ème berceau « comprendre l’humanité, l’environnement, ce monde ».
Ces défis sont à la portée de tous les jeunes. Les technologies d’aujourd’hui permettent cette rencontre et permettent un saut quantique pour l’humanité, le tout est d’en faire le bon usage.
Face à toutes ces complexités, je dirais que la 1ère compétence à développer est une méta compétence (à savoir une compétence holistique de la connaissance de soi, lorsque l’on est bien avec soi-même, on développe en soi une énergie d’amélioration de soi-même).
Comment découvrir cette méta compétence ? Au fond, l’homme est la seule créature sur la terre qui est inachevée. Tout l’intérêt est de se découvrir, de construire son être. Pour cela il y a des compétences à développer, la première est l’écoute, apprendre à écouter. Lorsque l’on écoute, on invite l’autre à parler et cela l’aide aussi à se découvrir. Cela engendre de façon naturelle la pensée et l’action. Il faut apprendre à s’ouvrir et non pas être coincé dans des pensées, des carcans qui brident l’être humain.

Quelques réactions du public :
Une des compétences qui semble fondamentale au public est la concentration.
Ce que le public trouve de commun aux 3 lauréats est l’apprentissage de ce qui est différent, de l’autre. Il faut poser des questions aux enfants, aujourd’hui effectivement on leur donne beaucoup de réponse mais on leur pose peu de questions. On apprend trop peu aux enfants à réagir face à la difficulté. Il est possible de développer chez les enfants l’espoir que grâce à l’échange, la collaboration, il n’y a pas de « finitude ».

Réponses des intervenants face aux réactions:

Serge Tisseron : Quand on parle de concentration on pense tout de suite à quelqu’un qui se prend la tête entre les mains. Il faudrait plutôt parler de disponibilité intérieure. J’avais proposé à des établissements de mettre en place une « pièce à ne rien faire » avec l’idée qu’il faut organiser la représentation que l’on a de notre monde intérieur avec le monde qui nous entoure. Pour permettre aux enfants de développer cette disponibilité, il faut déjà que l’on se l’accorde à soi-même.
Les adultes qui font le plus preuve d’empathie, sont ceux qui en ont bénéficié enfants. Souvent, les fautes sont punies, mais les performances ne sont guère récompensées. Le seul endroit où les petites performances sont immédiatement récompensées est dans les jeux vidéo et hélas certains enfants sont tentés d’aller chercher dans ces espaces numériques une reconnaissance qu’ils ne trouvent pas dans leur vie quotidienne. Par exemple, les anglo-saxons sont très élogieux, on félicite avant même d’avoir pris connaissance de la chose, on reconnait et applaudit l’effort, en France, on fait l’inverse (« quand j’en aurai pris connaissance, je vous répondrai »). Si on se gratifie plus, on donne plus la capacité d’être empathique. C’est très important pour un petit enfant qu’il bénéficie de ces encouragements. Et souvent avec le temps, l’enfant est de moins en moins félicité, cela l’empêche de construire une bonne estime de lui-même.
La capacité d’attention est liée à beaucoup de chose, c’est très lié à la motivation. On fait beaucoup mieux une tâche quand on peut organiser soi-même l’ordre dans lequel on fait les choses, à son rythme avec les moyens qu’on se donne. Il y a de nouvelles pédagogies aujourd’hui, les pédagogies de projet qui reprennent cette idée. Il n’y a pas une forme d’attention générale, elle est différente selon les personnes.

Comment développer ces capacités (compétences socio-émotionnelles) ?

Pierre Moorkens : On a tous 2 modes mentaux. Déjà, on a les modes mentaux très automatiques c’est-à-dire nos apprentissages, nos vécus, nos émotions qui s’inscrivent comme dans une bibliothèque dans notre cerveau et qui nous préprogramment dans nos actions, réactions et dans nos décisions pour tout ce qui est simple et connu. A côté de cela, on a le cortex préfrontal, ce mode adaptatif qui est la beauté de l’humain et qu’on doit développer dès la petite enfance. Ce mode là ne rentre pas dans les routines qui sont les propres mêmes des modes automatiques. Le mode préfrontal est une capacité que l’humain a et qu’il devrait développer beaucoup plus et qui commence par l’ouverture par la curiosité. C’est pourquoi un enfant de 3 ans demande toujours « pourquoi ? », c’est parce que cette partie du cerveau a besoin de se développer. Et à ce « pourquoi ? », nous répondons bien souvent par « tu comprendras plus tard » ce qui va brider la curiosité de l’enfant. En Amérique, une étude a été faite, ils ont suivi pendant 23 ans, 25 000 enfants pour comprendre leur état de créativité, d’innovation. Les enfants de 3 ans étaient cotés à 97% de créativité, à l’âge de 25 ans il ne restait plus que 4%. Cela est le fruit de conditionnement d’apprentissage alors que la première chose à faire dans une école est de poser que des « pourquoi ? ». Cette faculté est donc la 1ère à développer et qui doit être suivie par de la nuance, de la souplesse. C’est cela même la méta compétence : apprendre à découvrir ses capacités inouïes. C’est un vrai travail car pour cela il faut commencer par éduquer les parents, les professeurs. Pour l’instant, l’école déforme plus que ne forme.

Patrick Werquin : Je voulais insister sur le fait qu’en effet, avoir des temps d’oisiveté permet plus de productivité derrière. Quand développer ces compétences ? Très tôt, dès la petite enfance (des études prouvent que ceux qui n’ont pas fait de préscolaires sont beaucoup plus enclin à la délinquance, cela montre que tout se passe très tôt). Où ? Partout ! L’influence des paires est aussi très importante. Il y a des résultats très forts à ce niveau. Comment ? Les apprentissages alternatifs, une étude a prouvé qu’une après-midi au musée, correctement organisée équivaut à 3 semaines d’apprentissage en salle de classe. On a radicalement changé de modèle : il y a peu de temps, le professeur était le seul vecteur de transmission de connaissances. Maintenant, on voit des tas d’enfants qui se documentent sur internet etc. Je vois mieux l’enseignant du futur comme un catalyseur, il faut faire évoluer le métier d’enseignant. Et il est important que les jeunes analysent leurs acquis d’apprentissage. C’est important qu’à tout instant les écoliers réalisent qu’ils ont appris. On remarque que les écoliers, étudiants ont beaucoup de mal à comprendre pourquoi ils sont en train d’apprendre cela. Le point positif est que les travaux de l’OCDE attestent que toutes les compétences dont on parle s’enseignent et s’apprennent !
Avec les études PISA (même si on évalue uniquement les compétences cognitives), on s’aperçoit que le niveau social et économique des parents détermine à peu près tout. Dans ce cas, il faut mettre un système en place qui prenne en charge ce que les parents ne sont pas à même de faire

Serge Tisseron : On parle beaucoup des compétences que les enfants doivent acquérir mais il faut aussi parler des compétences qu’ils ne doivent pas perdre. Je parle notamment de la curiosité décomplexée des enfants. On n’a pas à l’augmenter mais à faire en sorte qu’il ne la perde pas. En tant que parent/pédagogue il faut nourrir cette curiosité, en étant curieux soi-même et en ne refermant pas les questions de l’enfant par des réponses. Il n’y a aucune question de l’enfant qu’il faut refermer sous prétexte de savoir car les savoirs sont extrêmement éphémères. Ex : le groupe « la main à la pâte » (les enfants trouvent par eux-mêmes un début de réponse). Il ne faut pas oublier également l’importance de l’esprit critique. Les controverses et débats aident à nourrir l’esprit critique. En développant l’esprit critique, on favorisera un esprit citoyen mais aussi un esprit scientifique, c’est les mêmes logiques, elles relèvent des mêmes plaisirs et désirs à débattre, du même respect de l’opinion de l’autre qui est accepté comme vraie jusqu’à ce qu’on arrive à prouver qu’elle est fausse.

Découvrez les 3 lauréats récompensés pour leurs projets innovants dans l’éducation au vivre ensemble et le développement des compétences socio émotionnelles dans le Compte-rendu de la soirée Chemins d’enfances et sélection des projets 2014

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