Rien ne peut contraindre ce flux vital

riviere_newsDanseuse pendant quinze ans, j’ai voulu un beau jour voir le monde comme il va dans la “vraie vie”…et suis devenue enseignante en Lettres dans un collège de Réseau d’Education Prioritaire dans lequel je travaille depuis cinq ans. Et je suis “tombée de l’arbre” ! Cet univers, que l’on qualifie de “zone”, sensible par excellence, a remis en question ma vision du monde. Une nouvelle réalité a pris forme, faite des énergies multiples de ces adolescents, des sollicitations et échanges quotidiens, mais aussi de la violence qu’ils véhiculent, contenue ou non, envers l’Autre en général, ainsi que le désir se confrontant bien souvent en eux à l’incapacité d’entrer dans les apprentissages.

J’ai reproduit ce qu’on m’avait appris en formation, avec la conviction d’effectuer une mission essentielle, celle de transmettre un patrimoine qui m’était cher, reconnu comme tel, et étant la seule voie de salut dans un “monde de brutes” : la langue française, “je suis ce que je dis”, l’indépendance par la parole maîtrisée, la connaissance des grands textes comme ressources inépuisables de vie…des modèles absolus !

J’ai voulu aider ces jeunes gens à grandir, à se former comme citoyens savants et conscients.

Or, ce que je leur transmettais ne faisait sens que pour ceux qui correspondaient au modèle établi. Et j’ai souffert de la souffrance de tous ceux que je ne parvenais pas à aider. J’ai réagi, parfois agressivement moi aussi, à la brutalité de certains, j’ai lutté, pour faire ma place, dans la classe comme parmi mes collègues. J’ai perçu parfois le collège comme une jungle dans laquelle j’errais. Car rien ne peut contraindre le flux vital de cette jeunesse, si loin, si proche, de ce que j’étais.

Grâce à celle-ci, à sa “constance” dans la résistance, j’ai appris beaucoup. Et j’ai renoncé à imposer cet enseignement selon le modèle auquel j’avais naturellement juré fidélité, par manque de confiance en mon propre potentiel. Tout a basculé : j’ai revisité cette “vraie vie”, ai compris qu’ici aussi, les ressources étaient innombrables, mais uniquement en changeant de fonctionnement, et en “résistant” tout en intégrant les voies de l’Education Nationale.

Ou comment le goût de la fronde s’allie avec l’imagination et l’élan créateur…

La question centrale pour moi est donc la suivante : comment assumer honnêtement cette lourde responsabilité d’enseignante tout en libérant la fantaisie, la créativité, la vitalité et en donnant du sens aux apprentissages ?

J’ai mis en place différentes sortes de projets qui m’ont permis de me frayer un chemin, dans la “jungle” du collège, mais avant tout en moi-même.

Avec ou sans argent, à partir du moment où j’avais décidé de demander, de chercher.

D’un projet type classe à PAC (1), j’ai développé des liens avec des collègues de la même discipline ou bien d’autres, qui ont abouti à un PAG (2) ou encore des projets financés directement par le département (3). Cette ouverture au travail en équipe a été fructueux, pour nous-mêmes comme pour les élèves qui se sentaient engagés différemment, du fait de participer à une action plus vaste, nous réunissant tous. Cela m’amenait personnellement à travailler autrement, à me mobiliser. J’ai participé également à des projets montés à l’échelle de l’établissement cette fois, permettant de fédérer les énergies en dépassant les clivages de classe, de niveau, d’emploi du temps – pour un temps donné (4).

Tout est possible ! Rien de novateur ici si ce n’est qu’à présent je comprends en quoi cela m’a placée en position de recherche. C’est bien cela qui doit orienter le programme de l’année, comme un fil rouge qui nous guide tous, avec sa part d’imprévus, bonheurs, ratés, et qui offre à chacun l’opportunité de se trouver. Ce “prétexte” pédagogique, j’ai envie de le pousser plus loin, j’ai envie que les élèves s’approprient les contours du programme à partir de données cohérentes qui leur sont proposées, qu’ils rencontrent la joie de décider, de comprendre, d’apprendre, d’entreprendre. Et pourquoi ne pourraient-ils pas exprimer ce qu’ils ressentent le besoin d’étudier ? Puis-je les écouter en répondant à leurs demandes tout en respectant les lignes du programme ? Est-ce que je sais conscientiser/valoriser dans leur parcours les apprentissages liés à un projet ? Puis-je m’adapter aux différentes demandes et niveaux individuels ? Est-ce que je crois à la coopération ? L’ai-je suffisamment expérimentée pour avoir un avis tranché à ce sujet ?

Dans cette dynamique, il existe des cadres proposés par l’EN qui permettent d’aller plus loin : label éco-école, classe expérimentale…C’est cette dernière option que j’ai choisi de développer pour l’année à venir, en faisant une demande au CARDIE (existant dans chaque académie, voir ici  ou encore , qui a pour vocation d’accompagner le montage du dossier, d’aider à définir un diagnostic, etc). Dans ce cadre, des changements majeurs peuvent être envisagés : modifications des emplois du temps traditionnels, des enseignements, des horaires élèves, projets… La démarche est nécessairement collective et s’inscrit dans le projet d’établissement. En attendant que cela se mette en place, il y a tant à faire pour que la réflexion et les pratiques évoluent, tant à oser. Rien ne nous empêche de déplacer des montagnes en cette rentrée autour de la question de l’urgence climatique… Je compte sur la fougue de ces adolescents !

Il existe c’est certain de nombreux freins au sein de l’Education Nationale (lourdeur de l’organisation pour la moindre sortie, limite des moyens financiers, lourdeur des effectifs de classe, limite des emplois du temps, de gestion des salles, de coordination avec les équipes enseignantes, du calendrier scolaire avec ses contraintes de notation, bulletins, conseils de classe, etc).

Sur ce chemin de transformation, ma vision positive a progressivement pris le dessus, et de cette boue, j’ai eu la conviction de pouvoir faire de l’or. Lorsque l’on parle de compétences et de socle, il s’agit avant tout de libérer le potentiel de chacun pour développer ces dites compétences. Et le mien au premier chef.

Comment apporter une structure aux élèves tout en les rendant acteurs et autonomes ?

Comme dans toute forme d’art, il s’agit de donner un cadre au lâcher-prise, une combinaison subtile qu’on ne cesse jamais d’explorer et d’affiner. Il s’agit de dépasser ses peurs : de l’institution, de la hiérachie, des élèves, du travail “pas bien fait”, de la crainte de l’échec, du jugement.

A présent, je cherche à agir. Elargir, ne pas craindre de “sortir” du cadre s’il devient trop étroit avec un dynamisme et une liberté qui “m’auto-stimulent”. C’est pour moi une priorité absolue. Je chéris, quels que soient les contextes, une haute idée des élèves. Je ne peux me résigner à constater la détresse, l’absence de joie, les complaintes. Et cela a un véritable impact sur mon environnement. Les portes s’ouvrent alors et laissent s’exprimer ce flux en chacun de nous, pour suivre un monde en perpétuelle transformation. Pour chevaucher cette énergie, c’est un travail personnel infini et merveilleux, et qui miraculeusement peut devenir une vraie évidence.

Catherine Pendelliau

(1) Classe à projet artistique et culturel, mené de manière individuelle et pour une seule classe, soumis à l’accord du chef d’établissement et selon un budget qui peut être pris en charge pour un tiers par le département (ex : arts martiaux et paix/pratique de l’aïkido, étude de grands textes pacifiques et écriture).

(2) Projet d’Action Globalisé, lié à une structure culturelle/plusieurs spectacles dans l’année et ateliers d’écriture poétique avec un auteur).

(3) projets ayant pour ambition de toucher un public plus large d’élèves (ex : ateliers et spectacle autour des discrimations homosexuelles).

(4) exemple : résidence cirque de plusieurs semaines avec implantation d’un chapiteau dans la cour du collège.

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